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Alain Julien RUDEFOUCAULD - Ecrivain

Critique
"Le Dernier Contingent", d'Alain Julien Rudefoucauld : éblouissante jeunesse cabossée

 

Couverture de l'ouvrage d'Alain Julien Rudefoucauld, "Le Dernier Contingent" (Tristram).

Couverture de l'ouvrage d'Alain Julien Rudefoucauld, "Le Dernier Contingent" (Tristram).TRISTRAM

C'est un livre qui agrippe le lecteur tout autant qu'il le malmène. Un texte happant et inconfortable, qui ébahit par la beauté cahotante de sa langue, rudoie par la dureté de son propos et désoriente en effaçant les repères. On entre dans ce roman, constitué des monologues alternés de six personnages, au milieu d'une phrase ou presque, et il faut du temps pour apprivoiser les voix de chacun, rassembler les bribes d'informations glanées au gré du jaillissement de la parole et pour se glisser dans le rythme volontairement déroutant de cette narration polyphonique.

A rebours de l'idée répandue selon laquelle, ma brave dame, mon bon monsieur, les jeunes n'ont plus de respect pour rien de nos jours, Alain Julien Rudefoucauld a écrit son roman comme la mise en accusation d'une société qui ne leur en témoigne aucun. A ses yeux, la famille et les organismes censés palier ses manques maltraitent la jeunesse et la bousillent à force de confondre l'éducatif et le pénal, et de la criminaliser, avec le renfort d'un système judiciaire qui traite de la même manière - mal - des adolescents qui se prostituent et un gamin qui vole des BD au Festival d'Angoulême.

La structure éclatée du récit, en obligeant le lecteur à un effort de concentration, en le forçant à reconstituer à chaque fois la trajectoire de celui qui s'exprime - à prendre en charge son destin, en quelque sorte - le pousse à s'interroger sur ses propres responsabilités tout au long de ce livre puissant, porté par la colère.

Il n'y a pas de parents dans Le Dernier Contingent ; insuffisants, dépassés, ou juste indifférents, ils ont disparu. Les seuls adultes que fréquentent durablement les six jeunes récitants du roman sont des éducateurs, des juges et des policiers. La plupart du temps, Sylvie, Malid, Manon, Marco le géant et Thierry le "circassien" sont occupés à tenter de leur échapper. Pendant douze semaines, ces adolescents âgés de 15 à 17 ans vont se croiser dans la région bordelaise, à des arrêts de tramway ou dans des structures officielles aux acronymes absurdes. Leurs liens vont se souder au hasard de la guerre que leur livre l'époque et dont la violence culmine dans une scène finale apocalyptique. Alain Julien Rudefoucauld, 62 ans, a beaucoup écrit pour le théâtre, et cela se lit dans ce troisième roman - les deux précédents (Autonomie d'un meurtre, Calmann-Lévy, 1998 et J'irai seul, Seuil, 2003) étaient passés étrangement inaperçus. Pour façonner les voix de ses personnages, il ne court pas après les tics de son temps, ne tente pas de coller à un quelconque parler estampillé "jeune" et encore moins "banlieue". Il malaxe l'argot d'hier et celui d'aujourd'hui avec des termes châtiés ("J'ai du vocabulaire ? Grâce à Dieu que j'aie du vocabulaire !", dit Manon à un flic) et des interjections locales. Il polit différemment la texture des flux de pensée et des dialogues, et travaille avec précision sur le rythme de l'ensemble, créant ainsi une langue insurgée, qui ne prétend pas mimer la réalité - pas plus que lui ne mélange le roman et la sociologie -, mais qui offre une présence sidérante à Manon, Malid, Xavier et les autres. L'absence d'ancrage temporel précis nimbe le roman d'une atmosphère futuriste, et même quasi allégorique, tout comme les symboles (par exemple celui des escaliers venant signifier à des moments précis leur descente aux enfers) disséminés par un auteur qui fait dire à l'un de ses jeunes héros : "L'être humain, c'est une bête de sens, oui, une bête de sens."

Dans la bouche d'un autre, il glisse cette phrase : "Ce qu'on demande à tout le monde, ce n'est pas d'être dans le rang, non, c'est tout simplement de ne pas être quelqu'un." Et c'est précisément contre cela que les membres du "dernier contingent" sont en lutte, avec leur langue superbe et leur ardeur à vivre comme seules armes. Ils combattent pour ne pas se laisser contaminer par le renoncement. Pour ne pas abdiquer leur subjectivité - ce "je " que chacun brandit si haut, tour à tour. Le roman raconte comment la société finira par en venir à bout et faire taire leurs voix. Dans un paysage littéraire français qui s'intéresse peu à la jeunesse, ou seulement pour l'utiliser comme une figure de l'ennui et de la résignation, le choeur d'adolescents rageurs qui porte cette épopée tragique en douze semaines se fait entendre d'autant plus fort.


 LE DERNIER CONTINGENT d'Alain Julien Rudefoucauld. Tristram, 502 p., 24 €.

Raphaëlle Leyris

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